Dr Jean Dagron : le médecin qui dialogue avec les sourds

Médecin de l’unité d’accueil et de soins pour les patients sourds en langue des signes à l’hôpital de la Conception, à Marseille, Jean Dagron ne soigne pas la surdité, mais les sourds. Rencontre.

Ce qui frappe en premier, c’est son regard, un regard qui ne vous lâche pas. ­Souriant, même pas essoufflé, le Dr  Jean Dagron plaisante sur son chrono à vélo, plus qu’honorable, qui l’a conduit à l’heure à la terrasse des Danaïdes, à Marseille, où nous avons rendez-vous.

C’est vrai, «  il regarde bien et il sourit beaucoup  », m’expliquait une de ses patientes qui a en horreur, comme tous les sourds, les ­visages fermés.

Qu’est ce qu’un sourd ? Un déficient auditif à réparer ? A tout prix ? Ou bien un être qui possède aussi des compétences linguistiques liées à d’autres capacités  : la vue, le geste ? Un être doté d’intelligence, de sensibilité ?

Il y a une vingtaine d’années, il fallait un certain courage pour se poser ces questions – et pour imposer la première consultation en langue des signes française (Lsf) à la Pitié-Salpêtrière, à Paris. Car c’était aussi rappeler au corps médical et à la société ce qui n’est toujours pas une évidence  : pour soigner, il faut dialoguer et, pour communiquer avec les sourds, mieux vaut utiliser leur langue. C’était surtout admettre que «  d’une déficience organique pouvait naître une création culturelle, une langue  ».

Un gamin qui rêvait en langue des signes

Sa rencontre avec la langue des signes date de l’époque où, jeune médecin au centre municipal de santé de Dammarie-les-Lys (Seine-et-Marne), il se lie avec une famille dont l’enfant est sourd. Cette rencontre avec ce petit garçon qui joue, rit et se raconte des histoires en langue des signes «  m’a ouvert les yeux, relate-t-il dans son dernier livre, les Silencieux. J’ai vu le gamin qui rêvait en langue des signes  ».

Il apprendra donc cette langue. Se spécialisera en phoniatrie. Fera une pause dans sa carrière de soignant pour intégrer l’Ecole des hautes études en sciences sociales et devenir chercheur.

Il a quitté Dammarie-les-Lys, où il avait fait une amère expérience. Nombre de ses patients, travaillant à Saint-Gobain, étaient malades de l’amiante. On était alors en pleine bataille pour interdire ce produit.

«  L’usage contrôlé ” avait reçu la bénédiction de scientifiques dont je pensais qu’ils étaient insoupçonnables. On a perdu cinq ans à tenter de limiter la casse. Mais, maintenant, dès qu’il s’agit des sourds, je suis blindé. Lorsqu’on a une conviction en santé publique, il ne faut pas lâcher.  »

Le choix de l’hôpital public

Et il ne lâchera pas. Les années 1970-1980 sont celles du «  réveil sourd  ». Sous l’impulsion du sociologue Bernard Mottez, du linguiste américain Harry Mar­kowicz, de parents, une poignée de professionnels, sourds et entendants, luttent pour la réhabilitation (*) de la langue des signes. Ils font le lien avec les sourds militants, rares mais très actifs, qui créent des associations, organisent des rencontres, des cours de Lsf.

«  Le sida sera le grand révé­la­teur de l’ineptie du déni de la lan­gue des signes, surtout dans le domaine des soins  », explique-­t-il. Le groupe « sourds » de l’asso­ciation Aides dénonce l’oubli des sourds dans la lutte contre le sida.

Le Dr Dagron ­assure d’abord des vacations à la Pitié-Salpêtrière – subventionnées en partie par Aides, pérennisées en 1995 sous la forme d’une consultation médicale et d’une permanence sociale en Lsf. Il décide de tripler le nombre des patients potentiels pour convaincre son directeur. Il en annonce 200, ils seront 2 000.

Aujourd’hui, 13 autres consultations intégrant interprètes, médiateurs et soignants sourds existent en France et 25 médecins pratiquent la langue des signes. Et il en manque encore : une ville comme Lyon n’en est pas dotée.
Nul hasard dans ce choix de l’hôpital et du service public. Son défi  : «  allier l’excellence hospitalière à celle de l’innovation sociale  ». Son inquiétude  : la tendance comptable de la politique hospitalière. «  Ce sont les chiffres et les camemberts qui comptent. Une erreur catastrophique en termes de santé publique.  »

Il vient de contribuer à la création d’une consultation en langue des signes au Maroc, parle de rencontres en Uruguay, d’une consultation au Cameroun en 2011. Il récuse pourtant l’idée d’être un militant, refuse le paternalisme  : «  Ce qui est important pour moi, c’est la fraternité.  »

(*) La langue des signes a été interdite en 1880

Jacqueline Roz-Maurette,
02-10-2009
www.vivamagazine.fr

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