Patrick Belissen, défenseur de la Langue des Signes

A l’occasion de la semaine internationale de la langue des signes, Patrick Belissen, directeur de l’Académie de la langue des signes dénonce les discriminations et l’exclusion dont les sourds font l’objet. Un phénomène lié, selon le coauteur de « Paroles de Sourds », à l’approche médicale de la surdité qui prévaut toujours en France et qui empêche les personnes sourdes d’accéder à cette langue spécifique..

« Je suis sourd et fier de l’être ! »

Patrick Belissen est comme tout le monde… à un détail près : il pratique la langue des signes. Une langue qu’il a découverte à 25 ans et qui a littéralement bouleversé sa vie. Âgé de 63 ans, Patrick Belissen est sourd depuis l’âge de 3 ans à la suite d’une méningite. Il ne se souvient pas avoir vraiment entendu avant, si ce n’est le son de l’ambulance qui l’a emmené à l’hôpital, mais «c’est flou», glisse-t-il. «Mes parents m’ont inscrit dans une institution religieuse pour sourds à Bordeaux, se rappelle t-il. On pouvait parler en faisant des gestes lors des confessions et des prières, mais l’enseignement se faisait à l’oral. L’apprentissage était light, un enfant sourd apprenait en deux ans ce qu’un enfant entendant apprenait en un an. » Bon élève, il obtient son BEPC. C’est après que la situation se complique. A l’époque, les seuls établissements pour sourds sont privés. Ses parents n’ayant pas de moyens suffisants, il est obligé d’intégrer un lycée pour handicapés. «J’ai eu mon bac, mais le rythme était très intensif, témoigne Patrick Belissen Je devais déchiffrer toute la journée, lire sur les lèvres en essayant de comprendre en même temps le sens des mots. C’était très dur. En plus, j’étais exclu du groupe car j’étais le seul sourd de la classe. J’ai beaucoup souffert à ce moment-là. » Après avoir eu son bac, il a suivi une formation d’éducateur spécialisé à Paris. La première promotion de sourds. Là, il s’aperçoit que d’autres comme lui parlent la langue des signes. Pour lui, c’est une révélation : «J’ai compris que c’était une vraie langue, avec une syntaxe, une structure… Je l’ai apprise et j’ai poursuivi mes études plus facilement. Alors que j’avais l’impression d’être indéfini, j’ai enfin eu le sentiment d’avoir une identité. »

LA LANGUE DES SIGNES BANNIE
Aujourd’hui, la défense de la culture sourde est devenue son combat. «Je suis sourd et fier de l’être, revendique Patrick Belissen. Je parle avec mes mains et j’entends avec mes yeux, c’est la seule différence avec un entendant. » Directeur de l’Académie de la langue des signes, il a fondé le collectif Opération de sauvegarde des sourds (OSS 2007) puis a organisé, en 2013, une marche des sourds de Paris à Milan afin d’interpeller la société sur l’existence de la communauté sourde, particulièrement invisible. «Nous ne cherchons pas à convaincre de quoi que ce soit mais à nous montrer tels que nous sommes et à être reconnus dans notre normalité », prévient-il. Les villes n’ont pas été choisies au hasard. C’est à Paris, en effet, que la première école pour sourds a été ouverte au XVIIIe siècle. La France faisait alors office de pionnière et, un siècle plus tard, une centaine d’établissements en langue des signes avaient vu le jour. Mais cette initiative sera très vite contrecarrée par un autre courant de pensée : l’oralisme, une méthode d’enseignement fondée sur la langue parlée. Résultat : en 1880, à Milan, un congrès international d’experts décide que les sourds doivent apprendre en lisant sur les lèvres. La langue des signes est bannie. Il faudra attendre les années 1970 et ce qui a été appelé le «réveil sourd», puis 1991 pour qu’un texte de loi autorise les parents à choisir une communication bilingue pour leurs enfants. Des classes en langue des signes et en français sont créées. Mais actuellement, sur environ 60000 enfants sourds scolarisés, seuls 150 bénéficient de cette filière. La loi de 2005 sur l’intégration des handicapés en milieu ordinaire enfonce encore le clou. «La majorité des enfants sourds se retrouvent seuls dans des écoles classiques où très peu d’enseignants sont formés à la langue des signes. Les parents qui la choisissent pour leurs enfants sont confrontés à un véritable parcours du combattant », souligne Patrick Belissen.

«Je parle avec mes mains et j’entends avec mes yeux, c’est la seule différence avec un entendant »

Les progrès scientifiques – et notamment les implants cochléaires (qui stimulent le nerf auditif via des électrodes posées dans la cochlée, située dans le rocher de l’oreille) – et le dépistage précoce de la surdité, institué en 2012, freinent également sa diffusion. «Les résultats sont loin des promesses annoncées, mais les parents s’orientent dans cette voie souvent par désarroi, déplore Patrick Belissen. Ils ne sont pas accompagnés dans la réalité de leur enfant et, les premières personnes qu’ils rencontrent étant des médecins, il est difficile qu’ils envisagent le problème autrement que sous l’angle médical Certains d’entre eux s’intéressent à notre langue, mais la majorité nous considèrent comme des malades de l’oreille et s’attachent à nous réparer par une immersion forcée dans le son. La langue des signes apparaît donc comme un dernier recours, un palliatif, et beaucoup de personnes ne la découvrent qu’à l’âge adulte. »

DES INTERPRÈTES EN SUÈDE
Pourtant, des études montrent que l’initiation précoce à la langue des signes favorise les interactions et le développement du langage. C’est le choix qu’ont fait certains pays. Aux États-Unis, par exemple, la langue des signes est utilisée au même titre qu’une autre langue, au point d’être devenue la troisième langue étrangère. «En Californie, à l’entrée d’une école qui accueille 3 000 élèves, un panneau indique “Ici, on signe ”, se réjouit Patrick Belissen. Je l’ai visitée et j’ai vu des enfants épanouis, heureux d’apprendre, valorisés. En France, être sourd est considéré comme un handicap. » En Europe, la Suède fait office de modèle en matière de prise en charge : non seulement l’État favorise une éducation bilingue dès les premières années de vie, mais il finance à 100 % les services d’interprétariat. «Du coup, les sourds ont un niveau d’études assez élevé et peu¬vent accéder à des fonctions importantes, ce qui n’est pas le cas chez nous, où il y a beaucoup d’illettrisme dans cette population, assure Patrick Belissen. Qu’un sourd émette des sons rassure les entendants, mais à quel prix d’efforts physiologiques et psychologiques, de honte, de culpabilité et d’isolement ?» Avec son collectif, il milite désormais pour que la langue des signes soit mentionnée dans la Constitution et pour la création d’un observatoire des sourds indépendant du système médical. Surtout, il voudrait que la France demande pardon aux sourds pour les avoir empêchés de pratiquer la langue des signes pendant un siècle. Une langue que sa femme et ses deux enfants entendants parlent – « même quand je ne suis pas là».

Brigitte Bègue
Entretien réalisé grâce au Service d’interprètes en langue des signes (SILS)
Actualités Sociales Hebdomadaires – 21 septembre 2018

 

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